La technologie Atroce

Trois cent mille ans

Trois cent mille ans que l'espèce humaine se déchire.

Guerres, schismes, purges, repas de famille.

Des générations entières y ont laissé la vie.

Des philosophes s'y sont épuisés.

L'ONU y a même consacré un bâtiment.

Personne n'avait pensé à l'épingle.

Notre analyse

Nous avons repris le problème à zéro, sans a priori, avec les outils du conseil en stratégie.

Le conflit humain naît d'une accumulation. L'individu produit chaque jour entre 140 et 180 pensées inavouables — jugements, ressentiments, positions qu'il ne défendrait sous aucune torture.

Faute d'issue, cette matière s'accumule dans ce que nous nommons la réserve.

Quand la réserve déborde, elle ne déborde jamais bien. Elle déborde en commentaire anonyme, en mail à trois heures du matin, en guerre de Trente Ans.

L'humanité n'a pas un problème d'idées. Elle a un problème d'évacuation.

La solution

Un disque de trente-huit millimètres.

Nous mesurons l'apparente disproportion entre le problème et la réponse. Nous l'avons mesurée pendant huit mois. Elle tient.

En détail :

Le principe d'évacuation contrôlée

L'Atroce ouvre dans la réserve un orifice calibré.

Le porteur y prélève une pensée, la fait passer par un format de neuf mots maximum, et l'expose en extérieur. L'opération est irréversible et publique. La charge sort intégralement.

Mais elle sort par un objet de trente-huit millimètres, ce qui plafonne mécaniquement les dégâts. C'est le cœur de notre brevet : le débit est illimité, la section est fixe.

Aucun mort à ce jour.

Le renversement

Nos ingénieurs ont établi très tôt qu'une épingle dirigée contre autrui produisait un effet nul, voire négatif. Le lecteur se braque, le porteur se retranche, la réserve des deux parties augmente. Nous avons abandonné cette voie en semaine trois.

Le rendement optimal s'obtient lorsque l'épingle se retourne contre son propre porteur.

Observez le mécanisme. Personne n'est attaqué. Le raisonnement s'effondre seul, en public, sur la veste d'un homme qui l'a payé cinq euros. Il a évacué. Vous avez souri. La réserve collective a baissé.

Nous avons breveté ce principe sous le nom de combustion réflexive. Le carburant est fourni par le porteur. L'énergie est restituée à la société. Le rendement est proche de un.

L'effondrement de l'opacité

Deuxième effet, découvert par accident lors des essais en conditions réelles.

Depuis que l'algorithme nous a triés, nous circulons parmi des inconnus illisibles.

Nous ignorons tout de ce que pense la personne assise en face de nous. Cette opacité est la cause première du malaise contemporain — 94 % de la population française est concernée.

Nous n'avons jamais retrouvé l'étude mais nous trouvons que le chiffre est percutant

L'Atroce restitue l'information.

Vous entrez dans un wagon. En huit secondes, vous savez. Vous savez qui pense quoi, à quel point, et depuis combien de temps. Certains vous rapprocheront. La plupart vous éloigneront définitivement. Dans les deux cas, un lien s'est établi là où il n'y avait rien.

C'est ce que nous appelons la fin de l'inconnu.

Résultat

Le vivre-ensemble est résolu.

Nous avons hésité à le formuler ainsi. Nos conseils juridiques nous y ont encouragés, estimant qu'une promesse aussi large était plus difficile à contester qu'une promesse précise.

Nous avons vérifié deux fois. Ça tient.

Ce que nous avons écarté

La version connectée.

Techniquement aboutie. Nous n'avons pas trouvé pourquoi.

L'aimant.

Abandonné après incident sur porteur de dispositif médical implanté. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Le rétroéclairage.

Le prototype fonctionnait. Il pesait 340 grammes.

Le double affichage recto-verso.

Deux convictions simultanées. Trois testeurs sur quatre ont demandé à arrêter.

La version rectangulaire.

Nous préférons ne pas en parler.

Les performances annoncées ont été mesurées en conditions internes. Les résultats peuvent varier selon l'usage, le textile, la personne et la météo. Nous déclinons toutes responsabilité pour les dommages corporels résultant d'intéractions sociales induites par l'usage des produits Atroces